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Et si l’espace domestique devenait un partenaire émotionnel, capable d’accueillir nos fragilités autant que nos usages ?

Architecture

De l’homme déconstruit au chez soi déconstruit ?

Article rédigé le

10

12

2025

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par

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De l’homme déconstruit au chez soi déconstruit ?

L’autre jour, je parlais avec un ami que je n’avais pas vu depuis longtemps. Il m’expliquait avoir récemment trouvé un exutoire inattendu pour exprimer ses émotions négatives.

Après plusieurs semaines difficiles, éprouvé par son travail et sa vie personnelle, il rendait visite à sa cousine, et était sur le point d’exploser.  Sa cousine l’accueille, le conduit jusqu’au salon, et lui présente leur toute nouvelle invention : le “crying sofa”.

Sur le mur, une feuille A4 surplombait un côté du canapé, rebaptisé ‘the crying corner’. Ainsi, les coussins en flanelle avaient déjà été “inaugurés” par son copain, puis par sa cousine elle-même. Mon ami se prêta au jeu. Il m’expliqua combien cette simple mise en scène avait été libératrice.

Quand l’espace devient thérapeutique

Je lui ai alors raconté que dans le cadre de certaines thérapies de groupe, les objets, les meubles et même la configuration spatiale participent activement à l’exercice thérapeutique.

C’est le cas du psychodrame, théorisé dans les années 1920 par Zerka Toeman Moreno et Jacob Lévy Moreno. Le principe ? Rejouer une situation traumatique sous forme théâtralisée. Les participants incarnent des rôles, mais les objets aussi : un coussin peut devenir un parent, une émotion, une angoisse.

Déplacer cet objet, l’éloigner, le rapprocher, le dissimuler, le placer au centre ou en périphérie de la pièce, devient un geste symbolique et cathartique. L’espace agit comme un partenaire de soin : il offre un cadre sécurisant et ouvre de nouvelles perspectives à l’action.

L’espace, en particulier domestique, n’est jamais neutre. Il reflète et modèle notre monde intérieur.

L’espace domestique, encore trop rigide

Dans la complexité de nos modes de vie occidentaux, pris entre des enjeux environnementaux et politiques pressants, il est frappant de constater combien notre conception de l’espace domestique — en tant que société, et en particulier pour nous en tant que designers — reste archaïque et mono-orientée.

Chaque pièce est assignée à un usage précis : la cuisine pour manger, la salle de bain pour se laver, la chambre pour dormir, le salon pour socialiser.

Or, si l’on regarde l’histoire, l’espace domestique a souvent incarné bien plus que de simples fonctions. Au Moyen Âge, par exemple, la grande salle servait tout à la fois à festoyer, à rendre justice et à affirmer un pouvoir. Dans les villas de la Renaissance, les appartements reflétaient les hiérarchies sociales jusque dans la disposition des pièces. Plus près de nous, le XIXe siècle bourgeois a fait du salon un théâtre de représentation, où architecture et mobilier servaient à exprimer un rang social autant qu’à accueillir la vie quotidienne.

Aujourd’hui, alors même que nous avons une conscience accrue du coût et de la rareté de l’espace bâti — financière, foncière, énergétique — nous persistons à limiter nos logements à des fonctions minimales.

Pourtant, l’espace pourrait accueillir, superposer et incarner une multitude de fonctions, pas seulement pratiques mais aussi émotionnelles et symboliques.

Vers un “mapping émotionnel” de l’habitat ?

On parle souvent de l’“Homme déconstruit” du XXIe siècle. Mais notre rapport à l’espace, lui, reste figé. Et si les deux évolutions pouvaient se rencontrer ?

Imaginons un habitat pensé comme un safe space, où chaque émotion trouve un lieu d’accueil. Le crying sofa pour la tristesse. La table des disputes pour canaliser les colères.

Le reste de l’espace pourrait alors se dédier à d’autres émotions — plus légères, plus joyeuses, plus subtiles.

Il y aurait peut-être aussi un coin lumineux et ouvert pour cultiver la joie. Un espace clos, mat et feutré pour accueillir le repli.

On pourrait ainsi concevoir un mapping émotionnel de l’intérieur, correspondant à une carte sensible de la maison. Cela pourrait se matérialiser par une simple pancarte, ou par une mise en scène plus élaborée : un éclairage particulier, une gamme de couleurs, des textures adaptées, une modulation de l’espace.

Domesticité déconstruite

Un espace déconstruit ne serait plus figé dans des usages convenus, mais mouvant, poreux, sensible. À l’image de l’homme du XXIᵉ siècle, le lieu domestique peut s’ouvrir à ses contradictions, accueillir ses ambiguïtés — et, dans cette déconstruction, inventer de nouvelles formes de liberté.

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